Une histoire d'alternatives aussi
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ToggleEn Limousin, l’histoire sociale contemporaine a une forte dimension populaire et de profondes racines ouvrières. Cette histoire fut créatrice et pionnière, notamment en matière de mutualisme, de coopération ou de syndicalisme. Cette région donna notamment naissance à de grandes coopératives de consommation au XXe siècle, telles l’Union de Limoges, l’Union des Coopérateurs du Centre (ex Guérétoise) ou l’Union Syndicale Ouvrière à Saint-Junien. Les mutuelles, dont les premières datent des années 1820 y ont prospéré, générant un riche mouvement mutualiste.
Rappelons que la CGT fut créée au congrès de Limoges en 1895. Le Limousin est donc une terre de tradition coopérative, associative et de solidarité.
Quand la coopération d’aujourd’hui reprend la tradition sociale villageoise : un exemple limousin, La société coopérative d’intérêt collectif L’Arban
Un “arban” est un terme local qui désigne un travail collectif d’intérêt général effectué par la communauté villageoise, au service du bien commun. Ce nom issu de la tradition sociale villageoise porte tout le sens de l’activité de cette entreprise très actuelle de l’Économie Sociale et Solidaire.
L’Arban est une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) créée en 2012 sur le plateau de Millevaches en Creuse pour intervenir dans les domaines de l’habitat en milieu rural.
Elle participe au tissu serré d’associations et d’entreprises solidaires constitué ces dernières années sur la montagne limousine qui contribue étonnamment à faire revivre ce territoire.
Dans la vidéo, avant de présenter la coopérative, Stéphane Grasser, son directeur général, revient sur la définition et les origines de la notion du terme de communs: organisation sociale et manière de décider collectivement pour partager des ressources, un des principes de l’économie sociale et solidaire.
Au début du XIXe siècle, l’associationnisme qui prône l’association volontaire de petits groupes de producteurs, trouve en Grande Bretagne et en France ses théoriciens. Ces auteurs qualifiés « d’utopistes » se firent les architectes de sociétés harmonieuses en énonçant les premières doctrines du socialisme, mot qui apparut alors pour la première fois dans la langue française.
Parmi ces promoteurs de la transformation de l’organisation industrielle et sociale on peut citer : Robert Owen, Claude-Henri de Saint-Simon, Charles Fourier, Pierre Leroux, Étienne Cabet , Victor Considérant, …
Issu d’un milieu populaire du Pays de Galles, Robert Owen prend en 1799 la tête de la filature de New-Lanark en Écosse, une importante manufacture cotonnière en bordure de la rivière Clyde.
Constatant la misère des habitants, Owen y développe une action philanthropique : création d’écoles, de maisons de santé, amélioration des habitations, transformation des conditions de travail de l’usine … Ce programme social sans précédent devient célèbre dans toute l’Europe. Puis, il lance le premier le slogan : « 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de sommeil ! ».
Vers 1815, s’inspirant de l’expérience de New-Lanark, il expose dans des essais ses conceptions sur la bonne organisation des communautés humaines. Il imagine une communauté s’organisant selon un “Système Coopératif et d’Harmonie”. Il expérimente brièvement ces conceptions aux États-Unis, à New Harmony (1826). Revenu à Londres, il achève sa vie en œuvrant au développement des coopératives et en défendant la cause ouvrière avec la création des premiers syndicats ouvriers (Trade Unions).
Ce réformateur social est porteur d’un idéal moral et politique, basé sur la fraternité, l’égalité hommes-femmes et l’association. Il entend substituer à l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation du globe par l’association. Il pense possible l’avènement d’un pays prospère, entreprenant, où règnent l’intérêt général, la liberté et la paix. Il regroupe sa doctrine dans un ouvrage, « Nouveau christianisme – Dialogues entre un conservateur et un novateur ».
Ses adeptes les plus ardents fondent après sa mort à Ménilmontant une communauté de vie appelée “église”. Ceux-ci retiennent principalement l’amélioration morale et le perfectionnement humain et cherchent à l’expérimenter.
Le statut religieux du saint-simonisme est l’un de ses traits les plus intéressants. « C’est en conscience de cause que l’école saint-simonienne, en 1828, a décidé de se transformer en « église » ; et c’est la religiosité qui, même au-delà de son histoire comme formation sociale, voire comme institution, était son principe de différenciation par rapport aux autres mouvements utopistes de l’époque, notamment par rapport au fouriérisme ». (Extrait de L’utopie religieuse des saint-simoniens : le sémiotique et le sacré de Serge ZENKINE).
D’autres adeptes retiennent surtout du saint-simonisme sa philosophie industrialiste. Ils sont au cœur du XIXe siècle les pionniers de la grande révolution industrielle et capitaliste en France; les frères Pereire (banquiers) ou Ferdinand de Lesseps (constructeur du canal de Suez) en sont des exemples. Les limougeauds Michel Chevalier et Edmond Talabot ont eu avant 1850 à Paris des responsabilités de premier plan dans le mouvement saint-simonien en plein essor.
Fourier est préoccupé par les promesses non tenues de bonheur pour tous et s’insurge contre le sort misérable réservé à « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Il rejette la société patriarcale et projette pour l’avenir une société harmonieuse.
La science de son époque l’émerveille : la découverte de la loi de la gravitation lui inspire sa philosophie de l’homme, « l’attraction passionnée ». Il recense plus de mille sortes de passions humaines et les fait jouer librement de manière créatrice. Il invente leur mise en œuvre harmonieuse dans une cité idéale, un palais social, le Phalanstère. Là, 2000 personnes associées volontairement créeront le « Nouveau monde sociétaire » (titre d’une de ses œuvres). La richesse de l’imaginaire de Charles Fourier nourrit par la suite des expérimentations sociales particulièrement hardies. L’une d’elles, le Familistère de Guise, restera une référence.
Pierre LEROUX figure parmi les plus jeunes penseurs du socialisme dit utopique. Il eut une influence profonde en Limousin où il s’installa (à Boussac en Creuse) dans les années 1844-1848, période où l’Europe était traversée par de grands soulèvements révolutionnaires nationaux, démocratiques et sociaux.
Pierre LEROUX est issu d’un milieu modeste de cabaretiers parisiens. Brillant élève, il doit interrompre ses études en raison de la mort de son père et travailler comme maçon puis comme typographe. Ouvrier du livre et imprimeur, LEROUX est aussi un intellectuel engagé qui brasse la philosophie, les idées politiques et scientifiques de son temps. Il invente une machine d’imprimerie, dont il dépose le brevet, fonde des journaux nationaux et anime des revues encyclopédiques.
Dans les années 1820 et 1830, il rencontre à la fin de leur vie ceux qu’il considère comme les précurseurs de la pensée socialiste, SAINT-SIMON, FOURIER et Robert OWEN. Il n’est donc pas surprenant que ce soit lui et ses amis qui introduisent le mot (nouveau) « socialisme » dans la langue française.
Pierre LEROUX à BOUSSAC
Pierre Leroux s’oppose résolument au régime de Louis Philippe et propose une doctrine originale du socialisme, égalitaire et pacifiste. George SAND devient son mécène quand, en 1844, quittant Paris, il s’installe à Boussac pour y fonder une imprimerie.
La réputation de Pierre Leroux dépasse les frontières : dans une correspondance avec le philosophe Ludwig Feuerbach, datée du 3 octobre 1841, Karl MARX l’appelle « le génial Leroux« .
Non loin de la résidence berrichonne (Nohant) de sa bienfaitrice, Pierre Leroux crée avec sa famille et ses adeptes une forme de communauté utopiste sur le modèle de l’expérience menée en 1825 aux États-Unis, par Robert Owen à New Harmony (Indiana) et suivie par d’autres.
L’associationnisme n’est pas seulement une doctrine, il correspond d’abord à des pratiques associatives au sein d’organisations dont les plus anciennes, les mutuelles, apparaissent vers la révolution de 1789. Un peu plus tard, au début des années 1830, naissent à Paris les Associations Ouvrières de Production, puis apparaît à Lyon la première « vente sociale d’épicerie ». Ces « associations ouvrières » de producteurs, d’une part, et de consommateurs, d’autre part, firent par la suite de très nombreux émules, jusqu’à aujourd’hui. Plus tard, après 1860, ces associations (ou « sociétés ») furent désignées sous le nom de « co-pérative » ̶ de production, de consommation, bancaire, agricole… ̶ , selon le vocabulaire importé d’Angleterre (coopérative) par le militant Limougeaud en exil, Alfred Talandier.
Dans la décennie 1820-1830 des sociétés de secours mutuels, notamment ouvrières, clandestines ou tolérées, se développent. Ce décollage correspond à la révolution industrielle. Le monde est très dur pour ce qu’on appelle alors le prolétariat. Celui-ci n’a aucun moyen, ni aucune loi pour se protéger et se défendre sur le plan social. Tout est à faire. Ce sont donc les intéressés eux-mêmes qui commencent. Ils s’associent dans des sociétés de secours mutuels et constituent collectivement des caisses afin de faire face, dans une certaine mesure, aux dépenses liées à la maladie ou à l’absence de revenus pour raison d’âge, de grève, d’incapacité de travail … À cette époque, ces « sociétés » à caractère non lucratif contrairement aux sociétés d’assurance, ne concernent pas seulement le monde ouvrier mais aussi les couches sociales modestes.
Les associations de consommation ou de « vente sociale d’épicerie », selon l’expression des pionniers lyonnais inspirés par Saint Simon, sont les ancêtres des coopératives de consommation.
Ces coopératives de consommation vont essaimer très rapidement dans le dernier tiers du XIXe siècle un peu partout en France, pour s’épanouir, se regrouper, se fédérer et devenir une véritable puissance commerciale « alternative » dans le milieu du XXe siècle, avec une centrale d’achat nationale et des usines de productions alimentaires, sous l’enseigne COOP. Trois grandes coopératives de consommation (“coopératives de consommateurs” à l’époque) se développeront en Limousin au XXe siècle : L’Union (des coopérateurs du Limousin et du Périgord) de Limoges ; La Guérétoise – devenue Union des Coopérateurs du Centre (UCC) à Guéret ; l’Union Syndicale Ouvrière (USO) à Saint Junien.
C’est à Michel Derrion (1803-1850), adepte des idées de Saint-Simon et de Fourier, que l’on attribue la première coopérative de consommation en France. En 1835, juste après la révolte des canuts , il lance avec un ami une souscription pour créer à la Croix Rousse une « vente de produits d’épicerie » ayant un slogan comme enseigne : « Au Commerce véridique et social ». Avec le soutien des saint-simoniens, des fouriéristes et des francs-maçons lyonnais, l’entreprise connaît des débuts prometteurs.
Le projet consiste à mettre en pratique les principes d’une autre organisation du commerce et contribue concrètement à la « grande réforme pacifique d’harmonie sociale ». Le but visé est de mettre fin à la concurrence malfaisante et oppressive: “La concurrence illimitée, pousse à l’altération des produits, ainsi qu’à toutes sortes de fourberie et d’accaparement. Ce commerce excite à sacrifier la bonne qualité à l’apparence. Sous sa funeste influence, le commerce, par une exigence insatiable de bon marché, finit à force d’exagérer la baisse des salaires par se fermer lui-même toute issue de prospérité, en plaçant la majeure partie des consommateurs dans un état déplorable de misère et de dénuement”. (Echo de la fabrique n°15 du 28 décembre 1834).
Il s’agit pour Derrion de mettre en place concrètement, entre membres « libres-égaux » et à l’échelle locale, une organisation fondamentalement nouvelle de l’économie, en prenant le commerce comme levier. Cette expérience pionnière de magasin coopératif fut brève, elle dura moins de trois années. Après cet échec, Michel Derrion partit au Brésil fonder un phalanstère.
C’est en Grande Bretagne, en 1844, avec les Équitables Pionniers de Rochdale, que naît le modèle pérenne de société coopérative de consommation. Ses principes seront repris par l’ensemble du mouvement coopératif international pendant des décennies.
Dans les années 1840, les tisserands de Rochdale, dans la région de Manchester, réclament sans succès des hausses de salaires. Ils constatent que leur niveau de vie est non seulement dépendant des manufacturiers, qui décident des salaires, mais aussi des commerçants, qui fixent le prix auquel ils vendent leurs produits. En 1844, 28 tisserands se rassemblent pour fonder, grâce à de modestes souscriptions, une association, « La Société des Équitables Pionniers de Rochdale » et ouvrent un magasin coopératif. Le but est simple : garantir à la clientèle des prix raisonnables en vendant au comptant des produits de bonne qualité. La Société croît rapidement et de 40 au départ, atteint 390 membres en 1849, plus de 10 000 en 1880. Les Équitables Pionniers sont imités dans toute l’Angleterre : les coopératives de consommation comptent dans ce pays plus d’un million d’adhérents au début du XXe siècle.
Le nom de Frédéric-Guillaume Raiffeisen reste attaché à la naissance du mouvement des banques coopératives, bien qu’il ne fut pas le seul au milieu du XIXème siècle à susciter de tels organismes de crédit populaire associant des personnes exclues de l’accès aux marchés des capitaux. Fondé sur le désintéressement et la solidarité, le système Raiffeisen, modèle coopératif d’inspiration chrétienne, sera adopté en Alsace-Lorraine, alors annexée par l’Empire allemand, dès 1882.
Frédéric-Guillaume Raiffeisen est un homme politique et économiste prussien originaire de la vallée du Rhin, fondateur et inspirateur d’un mouvement de banques coopératives et de coopératives agricoles. Il est issu d’un milieu modeste marqué par la religion et le sens du bien public. Alors qu’il est bourgmestre en milieu rural, la crise économique et alimentaire des années 1846-1848 lui fait prendre conscience des difficultés de ses administrés. Il essaye d’y remédier en créant une « Association pour le pain », un fournil communautaire, puis entend lutter contre la pauvreté des paysans et des artisans en favorisant l’entraide financière.
Il parcourt la campagne et les pays limitrophes de l’Allemagne pour aider notamment à la création de coopératives de prêts. C’est ainsi qu’il donne naissance à des caisses de crédit, ou caisses rurales, où les prêts sont permis grâce à la solidarité de tous les sociétaires. Ces caisses sont à l’origine de différents organismes bancaires, comme le Crédit Mutuel en France, les banques Raiffeisen suisses, autrichiennes, allemandes et luxembourgeoises, le Mouvement Desjardins au Canada, la banque Norinchukin au Japon, ou encore Sicredi au Brésil.
Ami de Michel Chevalier depuis leurs études à l’École Polytechnique, Frédéric Le Play s’engage discrètement quelque temps dans le saint-simonisme lorsque Chevalier en deviendra une des figures majeures. Réformateur social conservateur, Le Play développe les premières enquêtes sociologiques scientifiques avec pour objet le monde ouvrier européen. Il crée en 1856 la Société internationale des études pratiques d’économie sociale.
La même année, sur le conseil de Michel Chevalier, il acquiert le vaste domaine de Ligoure près de Limoges pour y installer son fils, expérimenter sa théorie sociale basée sur le modèle de la famille souche et mettre en œuvre les techniques agricoles nouvelles. Plus de cent ans après, dans les années 1970, avec le concours de son arrière-petite-fille Béatrice Thomas Mouzon, Ligoure devient la matrice d’expériences associatives et alternatives en milieu rural, un hasard ?

Jean-Baptiste GODIN vécut en France au cœur du XIXe siècle, quelques décennies après les socialistes utopiques. Cet ouvrier serrurier, fils d’artisan, fut le plus original des acteurs de l’aventure de l’industrialisation en France.
Son parcours dans la métallurgie après 1840, date à laquelle il dépose un brevet de poêle en fonte, fut une réussite. À sa mort, les usines Godin à Guise (Aisne) et à Bruxelles employaient environ 1 500 personnes (dont 1 200 pour la première). Elles prospèrent encore de nos jours, mais la forme coopérative a disparu en 1968.
Godin aurait pu être l’entrepreneur fortuné que Fourier avait vainement attendu pour réaliser son Phalanstère. Godin allait, cependant, concrétiser avec son Familistère une expérience associative industrielle inédite, dans le sillage de l’utopie phalanstérienne. C’était un projet conçu dans un esprit rationnel éloigné de la philosophie des passions de Fourier.
La fabrication de poêles était un moyen pour cet ouvrier devenu industriel de développer un grand projet social, politique et émancipateur : une grande œuvre vécue et partagée par celles et ceux qui, avec lui, en seraient les participants. Godin emprunta le même chemin qu’Owen à New-Lanark, mais alla beaucoup plus loin.
Il fit construire à Guise (Aisne) en 1860 un lieu de vie collectif, le « Palais social », avec d’immenses bâtisses contenant des logements confortables, dotés de commodités et d’espaces communs (eau courante, blanchisserie, magasin d’alimentation coopératif, crèche, piscine, école, bibliothèque, théâtre…), destinées aux ouvriers et employés des services du Familistère et de l’usine de poêles édifiée tout à côté. Ces « familistériens » et « familistériennes » étaient parties prenantes d’une vie associative complexe, qui réglait la vie collective au sein du Palais social et la marche de l’usine. La mutuelle du Familistère assurait aux habitants une couverture en cas de maladie et d’accident du travail, ainsi qu’une retraite à partir de 60 ans.
Godin avait conçu les statuts du Familistère dans une perspective d’accès progressif des associés à la prise en main des affaires, destinées au bien commun. L’association coopérative distinguait quatre catégories de membres : les « associés », les « sociétaires », les « participants » et les « intéressés »
Ả sa mort, Jean-Baptiste Godin légua son entreprise et le familistère au personnel . Le tout fut transformé en coopérative de production en 1880 (on disait alors « association de production », ou « association ouvrière) qui perdurera jusqu’en 1968 et qui est devenu aujourd’hui un musée.
Avec sa vaste cour vitrée, le pavillon central, achevé en 1865, est le bâtiment iconique du Familistère. Il accueille depuis 2014 une part importante des espaces d’exposition du musée
Avocat républicain-socialiste né à Limoges, disciple de Pierre Leroux, Alfred Talandier connaît la vie tumultueuse et internationale des nombreux révolutionnaires européens du XIXe siècle opposants aux régimes de leur pays et ayant trouvé refuge en Belgique, Suisse ou Angleterre.
L’économie sociale doit à Alfred Talandier l’introduction en France de l’expérience des coopérateurs anglais de Rochdale en 1844. Proscrit par le régime de Napoléon III, exilé à Bruxelles puis à Londres, il traduit en 1861 pendant son exil l’Histoire des équitables pionniers de Rochdale écrit par le militant coopérateur Georges Holyoake et la fait publier dans le journal Le Progrès de Lyon. La diffusion de cette expérience a un profond retentissement en France.
Figure généreuse, dirigeant de la révolution de 1848 à Limoges, il se tient, avec Denis Dussoubs et Théodore Bac, aux côtés des ouvriers insurgés pour y établir, en avril-mai 1848, une éphémère “République Sociale”. S’ensuivent procès, prison, puis un long exil en Angleterre après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte (1851).
Proche alors des idées de Blanqui et de Bakounine, Alfred Talandier devient membre du Conseil général de l’Internationale (1864). De retour d’exil en 1870, il est brièvement sous-préfet de Rochechouart. Il soutient la Commune de Paris dans le journal de Limoges La Défense Républicaine, dont il est le directeur ; traduit pour cette raison en conseil de guerre, il est acquitté. Il gagne ensuite sa vie comme professeur d’anglais à Paris. Élu député en 1876, il siège à l’extrême gauche jusqu’en 1884. Il présente notamment un projet de loi en faveur de l’extinction du paupérisme par l’assurance obligatoire, projet dont s’inspireront les fondateurs de la Sécurité sociale.
Jean Macé est né en 1815 à Paris ; issu d’un milieu ouvrier, il est élevé dans le catholicisme et fréquente ensuite les milieux saint-simoniens. La Révolution de Février 1848 le lance en politique militante dans les rangs des démocrates-socialistes. Pour Jean Macé, l’éducation du peuple est le complément indispensable du suffrage universel et son socialisme apparaît plutôt modéré.
En 1866, Jean Macé publie dans le journal parisien L’Opinion nationale un article sur la Ligue de l’enseignement en Belgique et peu après lance dans le même journal un « Appel » à la création d’une Ligue semblable en faveur de l’enseignement populaire en France, en la situant « sur un terrain neutre, politiquement et religieusement ». Le projet a été précédé par le lancement des bibliothèques populaires, par des contacts au sein de la Franc-Maçonnerie, ainsi qu’avec les milieux de la coopération et le patronat protestant de l’Est. L’année suivante, le premier cercle de la Ligue est fondé à Metz, ils seront une soixantaine en 1870. Ces cercles regroupent principalement des membres de l’élite éclairée et de la classe moyenne en ascension sociale (journalistes, avocats, médecins, négociants…) qui croient au progrès par l’éducation.
Jean Petit est également connu sous le nom Jan dau Boueix, du nom du village creusois où il est né le 8 avril 1810. Migrant à Paris dès 1826, il devient comme des milliers d’autres creusois ouvrier tailleur de pierre et dirige par la suite une petite entreprise de bâtiment. Il y découvre le besoin d’instruction et le militantisme ouvrier. Comme Martin Nadaud, il est témoin des révolutions de 1830 et 1848 qui forgent sa conscience républicaine. Il perçoit l’importance de l’instruction sans quoi il n’est pas de véritable indépendance. Et quand Jean Macé lance son appel pour la formation d’une Ligue de l’enseignement, il est parmi les premiers à s’inscrire en octobre 1866.
Chanteur et auteur, il écrit « l’hymne » des ouvriers creusois. Jean do Boueix est animateur d’associations et grand amateur de chansons populaires dont il se fait volontiers l’interprète.
La Loi du 24 juillet 1867 sur les sociétés commerciales (sociétés anonymes et à capital variable) est au fondement de l’organisation moderne de l’activité économique capitaliste en lui permettant de se développer sous forme de sociétés anonymes.
Les sociétés coopératives (de production et de consommation) existantes entrent dans ce cadre juridique général, mais avec des dispositions particulières (titre 3 de la loi) : Les sociétés à capital variable prennent en compte leur spécificité, notamment la variabilité du nombre des sociétaires et de leurs apports. Le fonctionnement propre des sociétés coopératives reste du ressort des règles statutaires établies entre ses membres et appliquant les principes de la coopération.
Charles Gide est à la fois économiste et dirigeant historique du mouvement coopératif français. Le titre de sa thèse soutenue en 1872 « Le droit d’association en matière religieuse » réunit les trois idées de liberté, d’association et de religion, sur lesquelles il s’interrogea toute sa vie. Il est nommé Professeur d’Économie politique dans différentes facultés et enseigne également à l’École des Ponts et Chaussées et à l’École Supérieure de Guerre. Il crée dans les années 1920 une « chaire de la coopération », avant d’être nommé au Collège de France en 1921. Co-fondateur de « l’École de Nîmes », il est le théoricien de l’économie sociale, préside le mouvement du Christianisme social (protestant), initie la Revue d’Économie Politique et la Revue des Études Coopératives (REC, aujourd’hui Recma). Il s’intéresse au phénomène associatif en France et à l’étranger, notamment au moment de l’Exposition de l’Économie sociale de 1889 et pour le pavillon de l’Économie sociale dans l’Exposition universelle de 1900. Il rédige le rapport général sur l’économie sociale.
L’inspiration des coopératives puise à plusieurs sources.
Pour certains, il s’agit de créer une autre société, de type socialiste, dont la coopérative, avec ses principes égalitaristes, serait la cellule de base. On prendra pour exemple Jean-Baptiste Godin qui légua à son personnel son entreprise et le Familistère qui furent transformés en coopérative de production en 1880.
Pour d’autres, les coopératives sont, selon l’expression de Charles Gide, universitaire et théoricien des coopératives de consommation, « filles de la misère et de la nécessité » : pour ceux qui sont dépourvus de moyens financiers, le regroupement et la solidarité sont les seules armes disponibles. Charles Gide, en 1890, espérait que les principes coopératifs, en se généralisant, changeraient à la longue la nature même du système social, et qu’une « République coopérative » pourrait ainsi voir le jour, qui permettrait le dépassement des antagonismes de classe et la naissance d’un autre système social, ni capitaliste ni socialiste.
Pour d’autres, enfin, plus conservateurs et souvent liés à l’Église catholique, il s’agit non de bouleverser la société mais de permettre aux plus démunis de s’y faire une place, d’échapper à la logique de l’exclusion et de la pauvreté.
Socialisme utopique, réformisme et catholicisme social se rejoignent cependant pour promouvoir une forme d’entreprise qui ne se limite pas au seul champ économique. La coopérative a une finalité collective : son activité n’est qu’un moyen. Le but, en revanche, est éthique et c’est pourquoi le respect des principes fondateurs est si important.
Rerum novarum (“Des choses nouvelles”) est une encyclique publiée en 1891 par le pape Léon XIII (1810-1903) positionnant l’Église catholique sur la question sociale et inaugurant sa doctrine en la matière. S’inspirant des réflexions et de l’action des « chrétiens sociaux », l’encyclique condamne « la misère et la pauvreté qui pèsent injustement sur la majeure partie de la classe ouvrière » tout en récusant le « socialisme athée ». Elle dénonce les excès du capitalisme et encourage de ce fait le syndicalisme chrétien et le catholicisme social. Reprenant les principes économiques du christianisme, la doctrine catholique prône notamment : le droit à la propriété privée relativisé par le souci du bien commun et par le principe de destination universelle des biens, le juste salaire, la solidarité envers les pauvres, la liberté d’association des travailleurs, la corporation. L’intervention de l’État est justifiée mais doit s’inspirer du principe de subsidiarité qui permet de faire intervenir familles, associations, partenaires sociaux, collectivités locales. Certains problèmes ne peuvent être traités qu’au niveau international, par des organisations compétentes en matière économique et sociale.
Marc Sangnier est un journaliste, homme politique et personnalité militante de l’économie sociale. Issu d’une famille corrézienne, il est enterré à Treignac (19). Créateur du journal Le Sillon, il est un des promoteurs du catholicisme social. Il occupe une place importante dans le mouvement de l’éducation populaire à travers les revues et mouvements qu’il a animés. Il est le pionnier du mouvement des Auberges de jeunesse en France. Née de la conviction que l’établissement d’une paix définitive passe par une politique de conciliation entre la France victorieuse et l’Allemagne vaincue, l’Internationale démocratique insiste sur le rapprochement des peuples par le « désarmement des haines ».
L’Alliance coopérative internationale (ACI) a été fondée en 1895 à Londres à l’issue de dix années d’échanges entre les coopérateurs anglais et les animateurs français de l’Union des coopératives de consommation, créée en 1885. Les coopératives de consommation et les associations ouvrières de production y sont alors majoritairement représentées, suivies au tournant du siècle par les coopératives agricoles et la coopération de crédit.
Les congrès de l’ACI, réunis en moyenne tous les deux ans dans une capitale européenne, élaborent les stratégies en vue de l’essor du mouvement coopératif.
Au cours des deux conflits mondiaux, l’ACI parvient à maintenir son unité, dans le respect des principes coopératifs. Devenue un organe consultatif de l’ONU en 1946, l’Alliance s’oriente à partir des années 1960 vers la création des coopératives dans le Tiers Monde. En soutenant le progrès économique et social par la mise en œuvre des valeurs coopératives, dans un contexte de guerre froide, l’ACI vise à garantir la paix et la sécurité internationales.
La déclaration promulguée lors du congrès du centenaire (Manchester, 1995) clarifie l’identité coopérative : « Une coopérative est une association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs, au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement ».
L’évolution de la composition de l’Alliance s’est sensiblement confirmée durant les trente dernières années : longtemps dominée par la consommation et la production industrielle, l’Alliance comprend désormais bien davantage de coopératives agricoles, notamment des pays en voie de développement, et d’organismes bancaires, ainsi que des coopératives de pêche, de logement, de tourisme. Au total, plus de 230 coopératives nationales ou internationales bénéficient de l’assistance technique de l’ACI et quelque 900 millions d’individus y sont affiliés. L’ACI, qui siège à Genève (Suisse), est la plus ancienne organisation internationale non gouvernementale avec la Croix Rouge internationale.
La loi du 1er avril 1898, appelée “ Charte de la Mutualité” se substitue à l’ancienne législation impériale. Elle définit les grands principes de la mutualité française (liberté, démocratie, solidarité, indépendance). Elle met fin à la tutelle des notables locaux et du pouvoir de l’administration instaurée par le second Empire. Après cette date, les Sociétés de Secours Mutuel (SSM) peuvent désormais se créer sans contrôle politique, sans limitation territoriale ou d’adhérents. Elles peuvent former des unions leur donnant les moyens financiers de créer des œuvres », et d’intervenir dans les grands secteurs de la prévoyance : pensions de retraite, assurances vie …
Le champ de la mutualité s’élargit à tous les domaines de la protection sociale (y compris l’éducation-formation), sans logique lucrative, à l’inverse des assurances. Ces développements conduiront, après les modifications réglementaires de 1945, à l’adoption du Code de la mutualité en 1955.
Ni œuvre charitable, ni institution commerciale, la mutualité selon la loi du 1er avril 1898 joue un rôle d’intérêt général dans la mise en place d’une protection sanitaire et sociale volontaire qui ne relève ni de l’État ni du marché.
L’Exposition Universelle de 1900 présente l’intérêt d’avoir pour commissaire de l’économie sociale le théoricien de la coopération Charles Gide. Son commissaire pour l’économie sociale n’est autre que le théoricien de la coopération Charles Gide. Le « Palais des Congrès et de l’Économie Sociale », construit à cette occasion, est édifié pour abriter « (…) tout ce qui a trait à la science moderne de l’économie sociale », c’est-à-dire notamment : « les Associations coopératives de production et de crédit ; l’Apprentissage ; la Rémunération du travail ; les Syndicats professionnels ; les Crédits agricoles ; les Sociétés coopératives de consommation ; la Réglementation du travail ; les Habitations ouvrières ; les Institutions pour le développement intellectuel et moral des ouvriers ; les Institutions de prévoyance ». À la « Belle Époque », la « science de l’économie sociale » englobait les coopératives et les mutuelles, mais aussi les syndicats, auxquels s’ajoutaient la réglementation du travail et l’action sociale, ces dernières étant encore embryonnaires. Bref, un très large domaine social était représenté dans ce Palais.
Dans les années 1980, en se référant à cet exemple, certains, à la suite de Jacques Delors originaire du Lonzac en Corrèze, préféraient le concept de Tiers-secteur non lucratif, plus large que celui d’Économie sociale (et solidaire), car il englobait toutes les structures hors secteur public, et hors secteur privé lucratif.
L’Ancien Régime n’autorise que certaines associations religieuses et de métiers, les autres agissent clandestinement. La Révolution de 1789 dissout toute forme d’association et interdit de les reconstituer (Loi Le Chapelier, 1791).
Pendant presque tout le XIXème siècle les associations populaires et ouvrières, comme les coopératives et les mutuelles, sont soit interdites, soit strictement encadrées et contrôlées par les régimes qui se succèdent, notamment sous le Premier et le Second Empire ainsi que sous la Restauration.
Dans cette période, seule la Révolution de 1848 fait exception en consacrant la liberté d’association dans sa Constitution. Mais cette parenthèse est vite refermée par l’arrivée au pouvoir de Louis Bonaparte (Napoléon III) en 1851. Si la situation s’assouplit dans le dernier tiers du XIXe siècle et avec l’arrivée de la Troisième République (1871), il faut attendre le 1er juillet 1901 pour que la loi établisse une pleine liberté d’association.

Aujourd’hui, environ 45 % de la population française est adhérente d’une association régie par la loi de 1901. L’immense tissu social et économique formé en France par les mouvements associatifs est d’une grande variété. Les associations interviennent dans des champs aussi divers que l’éducation, le médico-social, la religion, les sports, la culture, les loisirs, le commerce, etc. avec l’importance des enjeux que cela représente aujourd’hui. Elles peuvent employer des salariés, mais sont à but non lucratif. L’économie sociale, et notamment l’économie solidaire, sont donc à présent portées par les associations.
1,5 million d’associations sont déclarées en France dont plus de 157 000 associations employeuses ; 1,8 millions de salariés dont plus de 1 million dans la santé et auprès des publics fragiles.
Ainsi, des associations de plus en plus nombreuses se sont constituées au cours des dernières décennies pour intervenir dans le domaine médico-social, celui de l’aide et des soins à la personne. Elles se développent maintenant dans l’économie et le commerce équitables avec, par exemple, Artisans du monde, Max Havelaar…
Homme d’État républicain de la Troisième République, a participé activement à la légalisation des syndicats (loi Waldeck-Rousseau de 1884) et à celle des associations. Il est juste nommé Chef du gouvernement lorsqu’il dépose en 1899 le projet de loi sur les associations qui sera adopté le 1er juillet 1901, alors qu’il est toujours Président du Conseil.
La loi Ramadier du 10 septembre 1947 énonce des principes propres aux structures du monde coopératif : la double qualité d’associé et d’usager, la rémunération du capital par un intérêt fixe et limité, la distribution proportionnelle des dividendes sous forme de ristournes, le caractère impartageable des réserves, le fonctionnement démocratique selon la règle « un homme, une voix », le caractère variable du capital et du nombre des sociétaires…
La loi de 1947 a été modifiée par la loi du 31 juillet 2014 relative à l’ESS.
Titre 1er Dispositions générales.
Art. 1er — Les coopératives sont des sociétés dont les objets essentiels sont :
1° De réduire, au bénéfice de leurs membres et par l’effort commun de ceux-ci, le prix de revient et, le cas échéant, le prix de vente de certains produits ou de certains services, en assumant les fonctions des entrepreneurs ou intermédiaires dont la rémunération grèverait ce prix de revient ;
2° D’améliorer la qualité marchande des produits fournis à leurs membres ou de ceux produits par ces derniers et livrés aux consommateurs. Les coopératives exercent leur action dans toutes les branches de l’activité humaine. (…)
Art. 4. — (…) les associés d’une coopérative disposent de droits égaux dans sa gestion et il ne peut être établi entre eux de discrimination suivant la date de leur adhésion.
Titre II De l’Organisation et de l’administration des coopératives.
(…) Art.7. — Les statuts des coopératives déterminent notamment le siège de la société, son mode d’administration, en particulier les décisions réservées à l’assemblée générale, les pouvoirs des administrateurs ou gérants, les modalités du contrôle exercé sur ses opérations au nom des associés, les formes à observer en cas de modification des statuts ou de dissolution . Ils fixent les conditions d’adhésion, de retraite et d’exclusion des associés, l’étendue et les modalités de la responsabilité qui incombe à chacun d’eux dans les engagements de la coopérative.
Art.8. — L’assemblée générale se réunit au moins une fois l’an pour prendre notamment connaissance du compte rendu de l’activité de la société, approuver les comptes de l’exercice écoulé et procéder, s’il y a lieu, aux élections d’administrateurs ou gérants et de commissaires aux comptes. Ces désignations doivent être prononcées obligatoirement au scrutin secret.
Art .9 — Chaque associé dispose d’une voix à l’assemblée générale, à moins que les lois particulières à la catégorie de coopérative intéressée n’en disposent autrement (…)
La loi du 31 juillet 2014 énonce les principes, définit le périmètre (les 5 types de structures : Les mutuelles, les coopératives, les associations, auxquelles s’ajoutent les fondations et les entreprises solidaires d’utilité sociale), fixe les règles s’appliquant aux institutions et entreprises du secteur social et solidaire de l’économie. Et définit l’ESS comme un mode d’entreprendre et un mode de développement économique particulier dont les trois conditions sont :
Le respect de ces trois conditions permet de réunir des entreprises aux statuts juridiques hétérogènes dont la finalité, le mode d’organisation ou le fonctionnement se différencient de l’entreprise classique. Ces conditions sont les conditions minimales d’application pour faire partie de l’ESS.
Le phénomène de structuration mutualiste du bas vers le haut s’est déroulé en France avec une lenteur particulière, du fait de l’ancrage communal des sociétés de secours mutuels sous le Second Empire. A partir de 1883 des représentants mutualistes venus de toute la France tentent d’unifier le mouvement mutualiste national. Cette aspiration rejoint la volonté des pouvoirs publics, ce qui encourage la mutualité à se structurer verticalement.
Parmi les personnalités républicaines acquises à la cause mutualiste, le solidariste Léon Bourgeois, qui fut ministre à plusieurs reprises, joua un rôle déterminant. Il exhorte les mutualistes à se fédérer au niveau national, afin de pouvoir participer au débat en cours sur la mise en place d’un régime de retraite obligatoire.
Le solidarisme est une philosophie politique défendue par le député français radical Léon Bourgeois, qui développe ce courant de pensée en 1896 dans son ouvrage Solidarité. Il se définit comme la « responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes » ou encore un « lien fraternel qui oblige tous les êtres humains les uns envers les autres, nous faisant un devoir d’assister ceux de nos semblables qui sont dans l’infortune ».
Fondée en 1880 sous l’impulsion de Léon Gambetta, la Société nationale d’encouragement à l’agriculture (SNEA) peut être considérée comme l’ancêtre des structures économiques de l’agriculture, notamment de la Fédération nationale de la mutualité et de la coopération agricoles (FNMCA) créée en 1910. Avant cette date, et à partir de 1907, sous l’impulsion des caisses régionales de crédit agricole, un congrès annuel réunit les caisses régionales et locales de Crédit Agricole, les syndicats agricoles, les coopératives agricoles et les sociétés d’assurance mutuelle agricole. La FNMCA devient la Fédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricoles (FNMCCA) en 1953, puis la Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricoles (CNMCCA) en 1955.
La neutralité politique prônée par Charles Gide au sein de l’Union des Coopératives étant contestée, un schisme aboutit en 1895 à la création d’une union rivale : la Confédération des Coopératives Socialistes et Ouvrières inspirée par Jean Jaurès. Ce n’est qu’en 1912 que l’unité se réalisera au sein de la puissante Fédération Nationale des Coopératives de Consommation.
L’économie sociale, « inventée » au XIXe siècle avec l’essor de l’associationnisme, a disparu au début du XXe siècle en raison de l’éclatement des associations ouvrières en plusieurs statuts et de l’essor de l’intervention étatique. Elle s’est « réinventée » dans les années 1970 en regroupant les mouvements coopératifs, mutualistes et associatifs dans le Comité National de Liaison des Activités Mutualistes, Coopératives et Associatives (CNLAMCA). Ce rassemblement conduira à la rédaction en 1980 de la Charte de l’économie sociale.
Le terme « économie sociale » est relancé, Henri Desroche en sera le théoricien. Son rapport de synthèse de janvier 1977 s’intitule : « Hypothèses pour une entreprise d’économie sociale ». Il emprunte le terme à Charles Gide qui en donnait une définition plus large.
Sa deuxième source d’inspiration est puisée dans la thèse de Georges Gurvitch en 1931 sur le droit social, qui s’entend comme signe de la créativité autonome du social.
La charte de l’économie sociale et solidaire
Rédigée en 1980, cette charte expose les principes et les valeurs qui caractérisent les organisations de l’économie sociale.
Art 1 : Les entreprises de l’économie sociale fonctionnent de manière démocratique, elles sont constituées de sociétaires solidaires et égaux en devoirs et en droits.
Art 2 : Les sociétaires consommateurs ou producteurs membres des entreprises de l’économie sociale s’engagent librement suivant les formes choisies (coopératives, mutualistes ou associatives) à prendre les responsabilités qui leur incombent en tant que membres à part entière desdites entreprises.
Art 3 : Tous les sociétaires étant au même titre propriétaires des moyens de production, les entreprises de l’économie sociale s’efforcent de créer, dans les relations sociales internes, des liens nouveaux par une action permanente de formation et d’information dans la confiance réciproque et la considération.
Art 4 : Les entreprises de l’économie sociale revendiquent l’égalité des chances pour chacune d’elles ; affirment leur droit de développement dans le respect de leur totale liberté d’action.
Art 5 : Les entreprises de l’économie sociale se situent dans le cadre d’un régime particulier des gains. Les excédents d’exercice ne peuvent être utilisés que pour leur croissance et pour rendre un meilleur service aux sociétaires qui en assurent seuls le contrôle.
Art 6 : Les entreprises de l’économie sociale s’efforcent, par la promotion de la recherche et l’expérimentation permanente dans tous les domaines de l’activité humaine, de participer au développement harmonieux de la société dans une perspective de promotion individuelle et collective.
Art 7 : Les entreprises de l’économie sociale proclament que leur finalité est le service de l’homme.
1992 : Création de la 1ère Chambre Régionale de l’Economie Sociale (CRES) en Pays de la Loire, issue du Groupement Régional des Coopératives, Mutuelles et Associations (GRCMA).
Les Chambres Régionales de l’Economie Sociale et Solidaire (CRESS) assurent la représentation, la promotion et le développement de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) dans leur région administrative.
Leurs missions sont définies à l’article 6 de la loi 31 juillet 2014. Elles consistent à :

La Chambre française de l’Économie Sociale et Solidaire est née officiellement le 14 octobre 2014, moins de trois mois après la promulgation de la loi n°2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire. Elle assure la représentation auprès des pouvoirs publics nationaux des intérêts de l’ESS, sans préjudice des missions de représentation des organisations professionnelles ou interprofessionnelles du secteur.
ESS France® est l’abréviation qu’a choisi la Chambre française de l’ESS pour communiquer et marquer son identité.
La loi de 1867 a facilité les sociétés coopératives dans leur activité commerciale et celle de 1898 (Charte de la mutualité) a consacré les sociétés mutualistes. Ces deux structures, désormais bien caractérisées et protégées, connaissent un essor important au cours du XXe siècle. De la première à la seconde guerre mondiale, les deux mouvements, chacun de leur côté et dans leurs domaines respectifs, deviennent des acteurs majeurs de la vie économique du pays, en particulier dans la distribution alimentaire et dans la protection santé avant que soit créée la Sécurité sociale en 1945.

En 1957, il lance les Archives Internationales de Sociologie de la Coopération et du Développement. En 1959, il est le fondateur du Collège coopératif de Paris et inspire la création de plusieurs autres institutions du même type en France.
Il suscite la création de l’UCI (Université coopérative internationale), puis du RHEPS (Réseau des Hautes Études des Pratiques Sociales) et de son diplôme.
Il organise une « UCI itinérante et saisonnière », en Afrique francophone et en Amérique latine et y séjourne régulièrement de 1977 à 1987. En 1986, il fonde la BHESS (Bibliothèque Historique des Économies Sociales).
Pour penser la spécificité des entreprises d’économie sociale et analyser leur gouvernance, il invente un outil, le quadrilatère coopératif : une démocratie quadripartite entre les sociétaires, les administrateurs, les managers et les employés.

Le mouvement de contre-culture autogestionnaire de la fin des années 60 va donner naissance à l’économie solidaire dont le terme est créé, puis le contenu développé par les sociologues Bernard Eme et Jean-Louis Laville.
« L’économie solidaire peut être abordée comme l’ensemble des activités contribuant à démocratiser l’économie par des engagements citoyens ». L’économie solidaire se fonde sur le projet de société qu’elle met en avant et se distingue à ce titre de l’économie sociale. “Elle recouvre les pratiques alternatives à l’économie de marché, avec une volonté de primat des liens sur les biens” . Elle est proche du principe de don / contre-don développé par Marcel Mauss (1872 – 1950) où la réciprocité incarne cette idée de solidarité.
L’Agence au service de l’économie solidaire en Midi-Pyrénées (AdepéS ) la définit selon quatre principes :
Entre 1995 et 1998, on assiste à un fort mouvement de regroupement des initiatives tant sur des logiques de filières au niveau national (Collectif associatif des finances solidaires FINANSOL, Union fédérale d’intervention des structures culturelles : UFISC…) qu’au niveau transversal et territorial (naissance de plusieurs réseaux régionaux).
En Amérique et en Europe, des communautés de vie et de travail basées sur l’association volontaire égalitaire, l’entraide mutuelle, la coopération, se sont structurées dès le début du XIXe siècle selon les théories des socialistes précurseurs dits « utopistes » : Robert Owen, Claude de Saint-Simon, Charles Fourier, Etienne Cabet. Elles préfigurent la république coopérative de Charles Gide.
Cette formule apparaît pour la première fois en 1889, lors d’un congrès coopératif national réuni à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris. Charles Gide, économiste et théoricien de la coopération, y expose le projet de « République coopérative ».

A la fin du XIXème siècle, dans le sillage des pionniers de Rochdale, les coopératives de consommateurs fleurissent dans toute l’Europe. Le succès de ces coopératives, ouvertes à la participation de tous et toutes, permet à l’économiste Charles Gide d’envisager un projet économique coopératif global. Ces coopératives permettent de dégager rapidement des excédents importants, grâce à la vente des produits de première nécessité. Ceux-ci donnent les moyens de créer des coopératives de production qui mobilisent en revanche de lourds capitaux. Les coopérateurs peuvent ainsi lancer en toute indépendance leurs propres activités industrielles ou agricoles afin d’ étendre la coopération à toute l’économie de la société.

« Cette déclaration politique doit montrer le rôle que l’ESS peut jouer dans l’émergence de nouveaux modes de production, de consommation et d’échange, en plaçant l’association, la mutualisation et la coopération au cœur du système socio-économique et non plus à sa marge« .
La République de l’ESS fait ressurgir avec un sens renouvelé l’idée ancienne de République Coopérative de Charles Gide.
Depuis le XIXe siècle de multiples expériences sociales basées sur l’association et la coopération se sont inscrites dans les territoires à travers le monde. Elles concrétisent sous des formes très diverses l’idée de « république coopérative » qui perdure au XXIème siècle.
Des expériences concrètes de « républiques coopératives » jalonnent le Limousin et son histoire. Trois exemples montrent la persistance de cette volonté d’actualiser l’idée de « république coopérative » en accord avec le paysage de chaque époque.

Devant s’éloigner de Paris, Pierre Leroux s’installe en 1844 à Boussac non loin du domicile de sa bienfaitrice George Sand. Il fonde dans cette localité avec sa famille et ses adeptes une forme de communauté coopérative au nom évocateur de Colonie ou École de Boussac.
En ces années de révolutions européennes (1848), cette colonie égalitaire, micro-république coopérative au rayonnement politique et intellectuel international , regroupe durant plus de cinq ans entre 50 et 100 « colons ».
La « colonie » est installée autour d’une imprimerie et d’une exploitation agricole. Une école est ouverte pour les enfants du pays. De fréquents « pèlerinages » d’adeptes y viennent du Limousin et au-delà.
L’imprimerie, très active, reproduit principalement les œuvres de Pierre Leroux ainsi que La Revue Sociale avec le sous-titre Solution pacifique au problème du prolétariat. Une figure importante du féminisme et du socialisme de cette époque, Pauline Roland (1805-1852), a participé à la vie intellectuelle, politique et éducative de la Colonie en faisant fonction d’institutrice.
Leroux avec sa Colonie a noué des liens avec les gens de la région : à Boussac dont il est élu maire en 1848, mais aussi à Limoges, Aubusson, Tulle… où nombreux sont ses adeptes parmi les intellectuels, les ouvriers et les artisans.
Bien qu’oubliée, l’éphémère (1844–1851) république coopérative de Boussac et son socialisme associatif ont marqué le paysage sociopolitique du Limousin bien au-delà de cette époque. Les idées émancipatrices de Leroux ont rencontré les pratiques et aspirations égalitaires, de solidarité et d’émancipation inhérentes aux communautés paysannes et au monde ouvrier de ces villages dans un territoire montagneux rude et pauvre.
Au XXe siècle, Saint-Junien est une cité d’environ 10 000 habitants, au bord de la Vienne, vivant en symbiose avec sa campagne environnante. Sa classe ouvrière, issue de cette ruralité, explose à la fin du XIXe siècle, doublant la population. Ce monde nouveau devenu majoritaire se compose principalement d’ouvrières et d’ouvriers de l’industrie du cuir (tannage des peaux, confection de gants) et du papier.
Cette société, exposée à la précarité et à la misère, se met brusquement en mouvement à partir de 1902.
A l’occasion d’un long conflit de deux ans, un groupe d’ouvriers grévistes crée le 11 octobre 1902 une coopérative d’alimentation, l’Union Syndicale Ouvrière (USO) pour pallier le refus de faire crédit que leur opposent les commerçants. Après la 1ère guerre mondiale, l’USO devient l’âme et le moteur de cette cité ouvrière.

En 1919, de nombreux militants coopérateurs, ouvriers et syndicalistes, sont élus à la tête de la municipalité. Leur leader, Joseph Lasvergnas, devenu maire, combine l’action coopérative et l’action municipale : les forces de la coopération avec celles de l’intérêt général. Il s’appuie sur le rôle des classes modestes comme acteurs d’une démocratie coopérative, mutualiste, associative, syndicale et municipale. La municipalité « coopérativiste-communiste » améliore considérablement la vie de la cité, malgré la grande crise de la fin des années 1920.
Dès 1920, Saint-Junien commence à mettre en pratique l’idée de république coopérative. La coopérative de consommation, l’USO, devenue le magasin de la vie quotidienne des Saint-Juniauds constitue une sorte de matrice de la vie sociale, économique, culturelle et même politique de la cité. Les excédents de la coopérative de consommation seront employés à la création de plusieurs coopératives de production : ganterie, mégisserie, teinturerie, usine de sacs en papier, boulangerie. L’USO contribue aussi à la création d’une mutuelle locale de santé, d’une pharmacie mutualiste, d’un cabinet de soins dentaires et d’un dispensaire.
La coopérative acquiert une colonie de vacances, La Giboire, dans l’île d’Oléron, permettant à tous les enfants de la ville de bénéficier de séjours à la mer. L’USO crée des associations sportives, des chorales, des bibliothèques, gère le cinéma municipal. Elle crée des caisses de secours aux grévistes, développe la solidarité internationale en faveur des victimes du fascisme et des coopérateurs sinistrés à l’étranger, milite pour la paix…
Après la Seconde Guerre mondiale, la petite “République coopérative communiste” de Saint-Junien continue de tracer sa voie. Mais un changement d’époque est en cours et le mouvement de cette “méso-république coopérative ouvrière” s’achève avec les années 1960, même si l’esprit de cette grande période n’a pas disparu.
Le plateau de Millevaches, territoire montagneux que l’exode rural a vidé de sa population, connaît aujourd’hui un renouveau donnant lieu à une pépinière d’expériences existentielles et sociales. Ce mouvement fut initié dans les années 1970 pour éviter la mort d’un territoire singulier par ses solidarités et ses luttes passées.
Ainsi, sous le climat rude de ce pays pauvre, chaque « village » qui rassemblait égalitairement quelques familles de petits paysans propriétaires, développait une vie communautaire intense. Cette organisation était une question de survie. Cette survie passait par la migration saisonnière des hommes à Paris ou à Lyon, pour se faire embaucher comme maçons. Ils en rapportaient de l’argent mais aussi les idées républicaines et sociales du mouvement ouvrier. Après la saignée dans la paysannerie provoquée par la Première Guerre mondiale, le pacifisme, les idées communistes, puis l’antifascisme et la Résistance ont gagné les esprits de ces hautes terres. A l’époque de la Seconde Guerre mondiale, la “Montagne limousine” va offrir un refuge aussi bien aux républicains espagnols exilés qu’aux juifs pourchassés et aux maquis de la Résistance .
Depuis 1968, le plateau de Millevaches attire par vagues successives de nouveaux habitants qui s’installent dans des formes de vie dites alternatives, basées sur des valeurs de solidarité, d’entraide, de coopération et de lutte ancrées dans le passé de ce territoire. Les années 1970 amènent une centaine de personnes qui se lancent dans l’agriculture et créent des coopératives, des GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun), des «circuits courts», des productions bio…
Dans les années 1980, une « vague de développement local » ressuscite notamment le village de Faux-la-Montagne en Creuse, irriguant le nord et l’ouest du plateau limousin, en déployant un réseau d’associations et de coopératives (transformation du bois, urbanisme rural, ressourcerie, presse et télévision locales, agriculture, culture etc.).
Aujourd’hui, dans la région de Faux-la-Montagne (le plateau de Gentioux), 40 % des emplois appartiennent au secteur de l’ESS.
Depuis les années 2000, d’autres vagues d’arrivants, porteurs d’autres cultures, de projets différents, se sont installés plus largement sur le plateau. Certains portent les idéaux de l’écologie « profonde » et la volonté de changer non seulement les relations sociales immédiates mais aussi le monde.
Ce dynamisme associatif, coopératif et militant sans précédent est créatif, innovant, porteur d’emplois, d’activités culturelles et festives. Cette synergie sociale n’est-elle pas la marque d’une sorte de république coopérative ?
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